Re poser...
Un numériseur 3D va vite voir en un crayon une possible fusée et vice versa parce qu’il conçoit le cône et le cylindre qui leur sont communs.
Le monde parait complexe parce qu’il est multiple, mais les géométries sont presque toutes organisées à partir des nombres compris entre 1 et 12. En gros, avec un cône, un carré, un cylindre, une sphère, une spirale et une fractale, il est presque possible de tout mettre en volume.
Ce qui est commun, ce qui est singulier.
Au tronc commun de l’indéterminé au déterminé
L’univers virtuel possède bien des éléments en commun avec l’univers réel.
Au début il n’y a que le potentiel de tout ce qui est indéterminé. Puis, il y a une intention, un point et un lieu, une question et deux points, une ligne et très vite, la complexité va refléter notre agitation. Et pendant que les formes naissent de l’indéterminé, elles s’en éloignent pour se déterminer, tout n’est déjà plus possible. L’ Existant, en prenant forme, chemine sur des protocoles obligés qui sont les nombres. Ils déterminent les agencements possibles et l’harmonie de leur juxtaposition ou rapprochement.
Cela est notre commun.
Comme un singulier du déterminé à l’indéterminé
Et puis, grâce à la complexité des agencements de formes, l’Existant va exprimer les particularités des dernières intentions. Trouvant sa spécificité, l’Existant (presque) déterminé peut simuler.
Il devient possible de simuler la notion de crayon, il suffit de rajouter la couleur bleu avec quelques lettres numériques et la pirouette est réussie. Mais si l’expression “crayon conté bleu” est un concept qui renvoie à tous ces crayons, ce n’est pas un crayon.
A cette étape de développement de la numérisation, il est seulement possible de simuler des concepts architecturaux. Il est donc seulement possible d’illustrer le travail des concepteurs, mais pas la réalité que peuvent côtoyer les architectes et les bâtisseurs.
Un carrelage 3D obtenu à partir d’un carreau numériquement parfait et cloné à foison va produire une illustration numériquement parfaite.
La représentation va s’imposer aux yeux de la raison. Cela est dans un premier temps rassurant, mais il est difficile de sentir qu’il est bien “notre carrelage”.
Les architectes et les bâtisseurs partagent la notion d’un Existant qui a un degré de réalité de plus, en sortant les idées de leurs coquilles pour les confronter à un contexte, l’architecture construit un ensemble grâce à la synergie de multiples singuliers.
Un carrelage 3D obtenu à partir d’un “numériseur 3D” qui s'intéresse aux matériaux et assemblages sera le résultat d’une histoire. Il faut s'imaginer déballer les céramiques: certaines sont empoussiérées, rayées, plus claires, plus rugueuses... Et l’on s’assoie sur la chape de ciment en repérant ses imperfections pour réfléchir aux marques que l’on fera au sol; ses empreintes se font plus facilement à deux pour tendre le fil enduit de craie bleue. Et il y a la façon de poser, qui est relative aux humeurs si disparates entre le soir et le lendemain, ou du vendredi au lundi. Et toutes ces coupes qui éclatent un peu ou complètement les carreaux, rattrapées comme on peut...
La représentation sera satisfaisante pour les yeux de la raison et même si le processus n’est pas toujours conscient, elle sera perceptible par les yeux du coeur. L’illustration va interpeller plus entièrement l’observateur. Au lieu de n’être qu’un semblant numérique qui renvoie à la perfection du concept difficilement critiquable, l’image se doit de rapporter un souvenir de ce que cela aurait pu être. L’observateur doit pouvoir s’approprier le lieu, imaginer pouvoir s’y arrêter ou s’y déplacer, afin que ses critiques soient étayées autant par sa raison que par ses sentis personnels.
Afin d’apporter aux objets numériques une maturité plus proche de ce qu’est en bon droit d’espérer les architectes, les bâtisseurs et leurs usagers, il faut accompagner leur devenir, au delà de l’instant où ces objets ont été clairement déterminés. Il faut les regarder de près pour réaliser qu’ils sont tous particuliers et dans leur temps pour comprendre les vieillissements dus à l’usure.
Ainsi, on rapporte sur des déterminés quelques indéterminations afin de les singulariser, pour augmenter leur degré d'Existence.
Une fois qu’un objet existe avec sa singularité, il peut exister au delà de sa forme qui ne le contient plus tout entier. Il y a ce qu’il provoque, ce qui est un peu caché, le hors temps, le hors champ, ce qui s'atténue...
Le souvenir...
L'absence...
L’attente...
Les rêves...
Re poser son ouvrage dans l’espoir d’en récupérer le plus possible consiste à séparer le commun du singulier, le déterminé et l’indéterminé.
Les singuliers ne sont pas vraiment réutilisés, ils sont nés l’instant d’un partage avec d’autres gens ou d’autres opportunités et ne nous appartiennent pas. La chance de les avoir côtoyés nous aide pour vivre de nouvelles connaissances.